Rencontres avec les derniers Juifs du Caire
(Après la révolution du 25 janvier 2011)
Brigitte Natanson et Jacques Stambouli
Nous avions décidé de passer une semaine de nos vacances au Caire, du 25 avril au 3 mai 2011, à la rencontre d’amis juifs d’Égypte, pour savoir où ils en étaient, où en était le patrimoine juif du Caire et comment ils voyaient l’avenir après les événements qui venaient de secouer leur pays et qui continuent de secouer tout le monde arabe. Voici, sous forme de chronique, ce qui nous est arrivé.
Lundi 25 avril.
18 heures. Aéroport international du Caire. Dès l’arrivée dans l’aéroport, nous avons le tournis. Une multitude de chauffeurs de taxis et d’intermédiaires nous proposent leurs services avant même le passage de la douane. D’après nos guides, le trajet aéroport-centre ville est à 60 livres. D’après Khaled Al Khamissi (1), dans les taxis du Caire, « le compteur n’est physiquement là que comme ornement pour décorer la voiture et déchirer le pantalon des clients qui s’asseyent à côté du chauffeur ». Nous négocions 75 livres (10 euros environ), dans un guichet « officiel », où l’on paye d’avance contre un bout de papier. Notre intermédiaire nous guide vers une grande voiture noire. Le chauffeur fonce à 110 sur les voies rapides pour se trouver pris ensuite dans les embouteillages du centre ville.
Une heure plus tard, nous passons le pont Qasr Al-Nil, où les couples déambulent affectueusement, au frais. C’est Cham-el-Nessim (« Résurrection du printemps »), jour férié en Égypte, le congé a duré de vendredi à aujourd’hui.
Le soir, nous achetons, par l’intermédiaire du concierge de l’hôtel, un téléphone portable débloqué du plus simple modèle, une puce et un abonnement par carte de cinq heures à Mobinil, avec un numéro local égyptien pour 400 livres. Nous sommes enfin devenus joignables pour les Égyptiens.
Mardi 26 avril.
11 heures du matin, rue Adly. Nous visitons la grande synagogue des « Portes du Paradis » (Shaar Hashamaïm), 17 rue Adly, au centre-ville. La synagogue est ouverte aux touristes de 10 h à 13 h, du dimanche au vendredi. Sa façade est toujours belle et impressionnante, avec ses papyrus et ses étoiles de David. Elle est gardée par l’armée, qui vérifie les passeports et les conserve le temps de la visite. A l’intérieur, les deux gardiens, des Égyptiens, nous accueillent avec sympathie et nous demandent 50 livres par personne comme droit d’entrée.
Nous téléphonons à Carmen Weinstein, la Présidente de la Communauté juive du Caire (2), pour avoir le droit de prendre quelques photographies. Carmen est photographiée sur un mur de la synagogue, avec Hillary Clinton et sa fille Chelsea. Elle nous dira plus tard que cette visite date de la présidence de Bill Clinton, vers la fin des années 1990. Hillary, son épouse, vint inaugurer un programme de rénovation du patrimoine juif et chrétien égyptien, notamment de mise hors d’eau du Vieux Caire, financé par les États-Unis.
Nous déambulons dans la synagogue et dans la petite cour attenante et achetons des cartes postales et une brochure de présentation de la synagogue, comme « donations à la communauté ». Nous sortons heureux d’avoir vu ce magnifique monument, de style art nouveau italianisé et égyptianisé, bien conservé et rénové, construit entre 1899 et 1905 (architecte Edward Matasek), grâce aux dons des notables de la communauté de l’époque. Le bâtiment est conservé aujourd’hui par le département des antiquités égyptiennes, sous l’égide de la communauté juive du Caire. Peu d’offices ou de réunions cependant ont lieu dans cette synagogue : cette année, Carmen Weinstein a réuni quelques personnes, en haut, dans la galerie des femmes, pour Pessah. Mais il n’y aura pas de fête de sortie de Pessah : il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de minyan au Caire.
Brigitte Natanson & Jacques Stambouli à la Synagogue Adly.
Le portrait est de Yacoub Cattaoui Bey (1801-1883)
13 heures, centre ville, cabinet d’avocats Haroun et Haroun. Nous retrouvons Magda et Nadia (4), qui continuent le travail de leur père, Chehata Haroun Silvera, avocat international spécialiste des brevets, décédé au Caire en 2001. Chehata était un militant de la gauche égyptienne, interné comme juif pendant la guerre de 1967. Sur sa tombe, ses filles ont fait inscrire « le dernier des Mohicans ». Ce fut le patriarche de la dernière famille juive du Caire, avec sa femme Marcelle, née Halfon, qui a aujourd’hui 84 ans et ses deux filles. Il voulut rester en Égypte, malgré les vexations du régime militaire, car il se sentait d’abord égyptien. Son portrait trône dans le bureau de ses filles, aujourd’hui mariées, l’une à un cinéaste, l’autre à un médecin de l’hôpital italien du Caire. Nous évoquons son humour et sa distraction légendaire.
Nadia & Magda Haroun et Jacques Stambouli
Mercredi 27 avril.
11 h 30 du matin, synagogue Ben Ezra, Fostat, Vieux Caire. Pas de taxi aujourd’hui, nous avons pris le métro, sommes descendus à la station Mari Girgis (Saint Georges) pour visiter le Vieux Caire (Fostat) et sa synagogue.
La synagogue Ben Ezra fait partie des visites des tour-opérateurs qui parcourent le Vieux Caire, avec au programme le Musée Copte et différentes églises toutes proches. Elle se visite tous les jours, de 9 heures à 17 heures, et se trouve au fond d’une ruelle du Vieux Caire rénové, près de l’église Saint Georges.
Reconstruite pour la dernière fois en 1892 (5), la synagogue a été restaurée d’un point de vue architectural en 1993(6). Des travaux sont encore en cours pour accéder à la galerie supérieure. Selon la tradition, le prophète Moïse, nouveau-né, aurait été sauvé en cet endroit, qui donnait sur le Nil, par la fille du pharaon. Une estrade en marbre, au milieu de la synagogue, indique en hébreu que le prophète Moïse venait prier en ce lieu.
C’est aussi dans cette synagogue que furent entassés les manuscrits de la Géniza, anciens documents non détruits car comportant le nom de Dieu, datés principalement du Xe au XIIIe siècle. A côté de la synagogue, au fond de la parcelle, un bâtiment a été construit pour une exposition consacrée à la Géniza du Caire. Une brochure a même été éditée, en anglais et en arabe, par la communauté juive du Caire (7). Mais l’exposition n’est toujours pas ouverte au public.
Une parcelle en face de la synagogue n’est pas construite. Elle pourrait servir, selon Carmen Weinstein, à un Musée moderne des Juifs d’Égypte, retraçant de façon générale leur histoire et leur culture…
21 heures, quartier Doqqi. Nous dînons chez Marcelle Silvera, veuve de Chehata, qui fête ses 84 ans. En plus de ses filles, Magda et Nadia, certains petits-enfants sont là : Heba, restauratrice d’œuvres d’art; et Karim, jeune acteur de cinéma. Karim nous raconte que les premiers jours de la révolution de janvier, il a été embarqué par des policiers sur le pont Qasr-el-Nil. Ils s’apprêtaient à l’emprisonner ainsi que d’autres jeunes. Heureusement un officier de l’armée est passé par là. Karim lui a crié qu’il était acteur. L’officier de l’armée a reconnu Karim et l’a fait relâcher. Mais pas les autres jeunes arrêtés au même moment.
Jeudi 28 avril.
9 h 30, devant la synagogue de la rue Adly, pour aller visiter la synagogue Maïmonide. Nous avons rendez-vous pour prendre ensemble un taxi avec un des employés de Carmen Weinstein, pour visiter la synagogue Maïmonide (Rab Moshe). Elle se situe dans l’ancien quartier juif (Haret el Yahoud) du vieux Caire de l’époque musulmane, près de la rue du Mousky, pratiquement au croisement des deux autoroutes urbaines de Bur Saïd et de Al-Azhar. Nous cheminons dans les petites rues de cette partie populaire de la ville. La synagogue, avec une entrée en contrebas, nous apparaît toute blanche. Elle est accolée à une mosquée.
Elle a aussi été restaurée récemment. Son toit, qui s’était effondré en 1973 (8), a été refait et l’intérieur est flambant neuf. Maïmonide aurait enseigné dans la partie souterraine de la synagogue, elle aussi remise en état, avec des peintures sur les murs. La tradition voulait que de nombreux malades juifs, mais aussi chrétiens et musulmans viennent y passer la nuit pour guérir de leurs maux. Dans la petite cour, qui permet d’accéder à la partie souterraine, les employés de Carmen nous disent que la synagogue n’est pas largement ouverte au tourisme pour le moment : au moment de la fête d’inauguration de la synagogue restaurée, la cérémonie aurait choqué le voisinage musulman, car certains participants y auraient bu de l’alcool.
Nous en profitons pour parcourir à pied Khan-al-Khalili, acheter du thé et du khôl ainsi qu’un miroir en bois avec, incrustée en nacre, une étoile à six branches, un motif artisanal traditionnel. Les commerçants nous disent : « welcome ». Ils attendent le retour des touristes après la révolution de janvier.
Après un repas place al-Hussein, nous visitons de fond en comble la mosquée Al-Azhar aux cinq minarets, cœur de l’islam sunnite égyptien, sous la conduite de ce que nous appellerons un « Frère musulman modéré ». Dans un mélange indescriptible d’anglais et d’arabe, et moyennant finances plus bakchich, il nous introduit dans tous les recoins de la mosquée (nous n’entrons pas dans la petite mosquée réservée aux femmes cependant), nous présente la bibliothèque (là aussi, une partie spéciale pour les femmes), la salle d’études (un employé fait une réussite sur son ordinateur) et nous fait monter au grand minaret pour admirer la vue du Vieux Caire musulman. La ville s’étend à nos pieds, dans son chaos de véhicules, de logements à moitié finis et de toits occupés. Seules les mosquées sont propres et leurs façades ravalées. Au loin, nous apercevons les jardins d’Al-Azhar et au fond, la Citadelle, avec les dômes argentés étincelants de la mosquée de Mohamed Ali.
19 heures, 28 rue Chérif Pacha, au magasin de Carmen Weinstein. Le magasin de la présidente de la communauté juive du Caire est situé dans une rue animée du centre ville, perpendiculaire à la rue Adly. Auparavant, la mère de Carmen, Esther Weinstein, y dirigea une petite imprimerie, après la mort de son mari. Aujourd’hui, le magasin Weinstein vend des galabeyas, mais les vieux papiers de l’imprimerie sont toujours là. Carmen nous reçoit dans son bureau, dans l’arrière boutique. Agée de 80 ans, elle se déplace avec des béquilles mais dirige toujours d’une main de maître sa cohorte d’employés qui lui servent aussi à s’occuper de la communauté juive du Caire.
Carmen nous explique qu’avec sa mère, elles ont du prendre la direction de la communauté juive du Caire contre des hommes qui voulaient vendre tout le patrimoine et gagner de l’argent. Elle a réussi à préserver les synagogues sous l’autorité des antiquités égyptiennes, à faire restaurer celles que nous avons vues et elle espère en faire restaurer d’autres : Haïm Capucci, la synagogue ashkénaze, le temple Hanan… Pour le cimetière juif du Caire, c’est beaucoup plus difficile à préserver, à cause des squatters : elle nous conseille de ne pas de le visiter.
Elle nous invite à dîner, dans un restaurant de poissons de Gezira, à la cuisine épicée. Elle espère que nous pourrons faire quelque chose pour le patrimoine juif du Caire, sans nous perdre dans les méandres de la politique égyptienne qui, pour le moment, est très incertaine, car les responsables qu’elle connaît attendent de savoir s’ils le resteront demain…
Vendredi 29 avril.
20 h 30, Café Riche, 17 rue Talaat Harb, anciennement Soliman Pacha. Albert Arié nous a donné rendez-vous au café Riche, à côté de chez lui. Le café est fermé, mais les propriétaires nous laissent y attendre « Titi », car la patronne connaît la famille Arié.
Titi rentrait de la banlieue où sa femme se repose les week-ends de l’agitation du Caire. Agé de 81 ans, issu d’une famille juive d’Istanbul, marié à Soheir, musulmane et militante de gauche comme lui, Albert Arié nous invite chez lui, derrière le musée du Caire. Il y vit avec sa femme dans un grand appartement datant de 1936, construit à l’européenne par un architecte italien, où il paye 8 livres pour la location mais beaucoup plus pour les charges.
Petit et très vif, Titi Arié est un des rares juifs militants de gauche à être resté au Caire. Sous Nasser, il a fait 8 ans de prison, plus 3 ans supplémentaires, pour activités politiques. Il a été libéré car Khrouchtchev avait demandé, en 1963, la libération de tous les militants communistes avant sa visite destinée à finaliser le financement russe du barrage d’Assouan. Il sourit quand il pense qu’aujourd’hui, ce sont les fils de Moubarak qui occupent la prison du Caire où il a purgé une partie de sa peine.
Le balcon de l’appartement de Titi donne sur l’arrière du musée du Caire, juste en deçà de la place Tahrir. Il a vécu intensément les trois semaines de la révolution de janvier : manifestations, affrontements, fumées des grenades lacrymogènes jusque dans l’appartement, difficultés à communiquer et à s’approvisionner. On sent chez lui une grande sympathie pour le mouvement démocratique des jeunes et en même temps l’inquiétude qu’il soit confisqué par les militaires et le gouvernement provisoire actuel, qui mettent des tas d’obstacles à la formation de nouveaux partis et qui restent dans le flou quant à la date des prochaines élections présidentielles et législatives.
Titi appartient au parti de la gauche, basé sur les syndicats d’ouvriers et d’employés, aujourd’hui autorisé puisque l’état d’urgence a été levé. Il en est fier et se demande pourquoi ses amis juifs d’Égypte ne sont pas restés.
Nous en discutons, et lui faisons remarquer que, depuis au moins 1956, voire 1948, il n’y avait plus d’avenir pour des familles juives en Égypte. Peut-être, avec ce qui pourrait être la fin de la dictature de la bureaucratie militaire en Égypte, une nouvelle période va-t-elle s’ouvrir.
Titi sent bien que ce sont d’autres que lui qui écriront cette page d’histoire encore blanche. Mais il veut témoigner pour l’avenir. En mars, il a eu des ennuis cardiaques. Il s’est fait admettre à l’hôpital italien du Caire, sur les conseils du mari de Magda, a vu son médecin qui auparavant était allé soigner les blessés de la place Tahrir, a subi un triple pontage coronarien et n’est sorti de l’hôpital que le 9 avril.
Avant son opération, il a fait enregistrer ses souvenirs, jusqu’aux années 1980, sur cassettes vidéos. Il va continuer à le faire et nous a promis, pour Nahar Misraïm, un récit de la fête de la Pâque juive en prison, où il pouvait partager de la nourriture avec ses codétenus (dont Grynzpan, Osmo et Henri Cohen). Nous avons partagé le foul, la tahina et la taaméia préparés par sa femme et nous sommes partis émus par tous ces récits, avec plein de chaleur dans le cœur.
Samedi 30 avril.
Repos à la piscine et promenade à Bâb-al-Louq.
Dimanche 1er mai.
Musée des Antiquités, 14 heures. Le matin, pour échapper aux embouteillages du Caire moins durs en ce jour férié, nous sommes allés visiter les pyramides de Giza et le sphinx, avec un guide copte et un chauffeur. Les touristes commencent à revenir, mais avec parcimonie d’après Ayman, notre guide, qui s’occupe de piloter les cadres des grandes entreprises françaises (Lafarge, Vinci…) au Caire.
Dans la foulée, nous visitons le Musée des Antiquités. Les antiquités de la période pharaonique sont classées par période et par thème et nous arrivons à trouver au rez-de-chaussée, sans légende, (numéro 314 d’après notre « Rough Guide » anglais), la « stèle Israël », commémorant les victoires du pharaon Merenptah, fils de Ramsès II. Cette stèle mentionne que « Canaan est dévasté, Ashkelon est dépouillé, Gezer est ruiné, Yenoam réduit à rien, Israël est désolé et sa semence n’existe plus, la région de Kharou (Syrie) est devenue une veuve pour l’Égypte ; tous les pays sont unis et pacifiés (9)». Selon Alain Zivie, égyptologue, il faut tenir compte du caractère souvent exagéré de ce type d’inscription. La stèle dit simplement qu’Israël existait à l’époque de Merenptah et donc que l’exode décrit dans la Bible s’était probablement déjà produit, quand Merenptah fit une campagne militaire à la frontière nord de l’Égypte.
Nous sortons du Musée, en admirant sur notre droite, une autre action politico-militaire récente : les révolutionnaires de janvier ont mis le feu à la barre de style « moderne » du bâtiment du « Parti National Démocratique » de Moubarak, situé sur la corniche. L’immeuble est noirci de la tête aux pieds. Il sera probablement détruit.
Sofitel, Gezira, au bord de la piscine chauffée avec vue sur le Nil, 17 heures, discussions sur le documentaire. Nous profitons de la piscine avec Yasmina Benari, une documentariste dynamique d’une trentaine d’années, qui veut faire un film sur les derniers Juifs du Caire. Yasmina fait partie de la famille Mizrahi d’Égypte. Son père, médecin, actuellement retraité à Marseille, a changé de nom en passant par Israël après 1956. Elle est née en France et vit depuis deux ans entre Paris et Le Caire. Nous discutons de la façon de traiter le sujet de son documentaire, entre histoire familiale et fascination pour les personnages, en majorité des femmes, qu’elle a pu rencontrer. Elle nous dit aussi son combat quotidien pour vivre en Égypte, où la situation des femmes s’est fortement dégradée.
Pendant ce temps, Nadia Kamel, auteur du documentaire « Salata Baladi », que l’ASPCJE (Association pour la Préservation du Patrimoine Culturel des Juifs d’Egypte) a présenté à l’Institut du Monde Arabe à Paris, nous appelle au téléphone. Elle n’a pas le temps de nous voir, car elle participe aux manifestations syndicales du premier mai, où les nouveaux syndicats doivent s’imposer par rapport aux anciens… Nous ne saurons pas encore comment nous procurer et diffuser son excellent documentaire, qui raconte le voyage de sa mère, née juive au Caire, pour aller voir avec son mari musulman des parents en Israël et les interrogations de son neveu sur l’intégrisme musulman dans les écoles.
Lundi 2 mai.
8 h 30 du matin, départ en taxi pour l’American University in Cairo. L’American University in Cairo est l’Université la plus cotée en Égypte. Elle a déménagé depuis quatre ans à « Cairo Gedida » ou « New Cairo », au-delà de l’aéroport, un nouveau quartier « riche » à une heure environ en taxi du centre ville. Les anciens locaux de l’AUC, rue Al-Sheikh Rihan, près de la place Tahrir, ne contiennent plus qu’une grande librairie, une cafeteria et une salle de spectacles et conférences.
Nous avons noté, sur le site Internet de l’Université, et grâce au livre d’Ovadia Yéroushalmy, édité par l’ASPCJE (10), que celle-ci possède, dans sa bibliothèque principale, trois revues juives éditées ou publiées par des Juifs d’Égypte.
Muni de son passeport français, avec visa de l’ambassade d’Égypte en France, et de sa carte professionnelle de maître de conférences, Jacques va aller consulter ces ouvrages à l’AUC tandis que Brigitte se reposera à la piscine, tout en restant en contact téléphonique. Car la situation peut être tendue : nous venons d’apprendre par la télévision l’exécution au Pakistan d’Oussama Ben Laden par un commando de l’armée des USA.
Après plusieurs contrôles de la sécurité à l’entrée de la nouvelle Université et de la bibliothèque, je suis aimablement autorisé à consulter les ouvrages mentionnés et à photocopier un article par ouvrage pendant la journée. Pour une étude plus longue, il faudrait établir un « temporary pass », délivré pour des chercheurs universitaires.
Je choisis des articles ayant encore une certaine actualité aujourd’hui. Je fais photocopier un article de S.D. Goitein (en anglais) sur un poète yéménite en Égypte au XVIe siècle d’après la Geniza du Caire, publié dans la Revue de l’histoire juive de 1947 ; un article sur l’actualité de Maïmonide de Jacob Gordin, dans le volume 10 des Cahiers Juifs de 1934 ; un article sur les Juifs dans la Renaissance italienne d’Eugène Anagnine, dans les Cahiers Juifs, volumes 11-12 ; et j’obtiens de faire scanner et enregistrer sur clé USB une critique de A. Scouffi, sur le livre Goha le Simple d’Albert Adès, dans les Messages d’Orient de 1926 .
Une fois dans les lieux, et ayant été reconnu par les physionomistes de la sécurité, je peux proposer à l’archiviste de l’Université (venant des USA), des photographies sur clé USB avec légendes, de ma mère, Renée Cohen, épouse Stambouli, qui était étudiante à l’AUC en sciences sociales (option journalisme) et qui obtint un Bachelor of Arts le 8 juin 1944, juste après le débarquement allié en France. L’archiviste, très intéressé, me fait rapidement signer un papier de donation, accordant à l’AUC les droits de reproduction.
Renée Bachelor née Cohen en 1944
21 heures, restaurant du Sofitel Gezira, en plein air, avec vue sur le Nil. Nous dégustons une bonne bouteille de vin rouge égyptien en compagnie de Nadia du cabinet Haroun et Haroun et de son mari Ahmed Kassem. Nadia est membre d’une association de lutte contre la discrimination religieuse. Ahmed, qui a fait des études en français à l’Université Paris VIII, s’interroge sur l’avenir de l’Égypte. Nous lui offrons le livre La démocratie Internet, promesses et limites, de Dominique Cardon, sociologue au Centre d’Études des Mouvements Sociaux. Demain matin, tôt, nous repartirons pour Paris, mais nous garderons le contact avec tous nos amis juifs d’Égypte et nous continuerons d’étudier, comme chercheurs et universitaires concernés, l’histoire, la culture, le patrimoine des Juifs d’Égypte. La longue histoire lente de l’Égypte est à un tournant. Ce tournant sera-t-il démocratique et laïque ? Il est encore trop tôt pour l’affirmer.
Le Caire-Paris-Marseille, 15 mai 2011 (11).
Brigitte Natanson, professeure à l’Université d’Orléans.
Jacques Stambouli, maître de conférences à l’Université d’Artois.
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(1) Al Khamissi Khaled, Taxi, traduit de l’arabe (Égypte) par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne, La Tour d’Aigues, Actes Sud, , 2009 p. 16.
(2) Carmen Weinstein, née le 10 octobre 1931, au Caire, décédera le 13 avril 2013 au Caire.
(3) Weinstein, Carmen, El Nabawi Gabr Serag, The Shaar Hashamayim Synagogue, en anglais et en arabe, Le Caire, sans date, 40 pages.
(4) Nadia Haroun, qui succédera, en 2013, à Carmen Weinstein, à la présidence de la communauté juive d’Egypte, décédera brusquement d’une crise cardiaque en 2014. Elle avait 59 ans, née en 1955. Sa sœur, Magda Haroun, l’a remplacée à la tête de cette communauté.
(5) Sheehan, Peter, Babylon of Egypt, The archaelogy of Old Cairo and the origins of the city, Le Caire, The American University in Cairo Press, 2010, p. 136.
(6) Weinstein, Carmen, El Nabawi Gabr Serag, Synagogue Ben Ezra, Fostat, Vieux Caire, en français et traduit de l’arabe, Le Caire, sans date, 22 pages.
(7) The Jewish Community in Cairo, Treasure house of medieval Cairo Life, The Genizah collection of the Ben Ezra Synagogue, Le Caire, 2010, 24 pages.
(8) Hassoun Jacques (sous la direction de), Juifs d’Égypte, Images et Textes, Paris, Éditions du Scribe, 1984, p.121.
(9) Hassoun Jacques, (sous la direction de), op. cit., p. 14. La traduction est faite par Alain Zivie, égyptologue du CNRS, responsable des fouilles de Saqqara.
(10) Yéroushalmy Ovadia, La presse juive en Égypte, 1879-1957, traduit de l’hébreu par Suzanne Soued-Ben Abraham, mis en page et illustré par Emile Gabbay, Paris, Nahar Misraïm, 2007, 242 pages. L’auteur, bien que d’origine égyptienne, n’a pas fait de recherches dans les universités du Caire, mais a consulté les archives françaises et israéliennes.
(11) Le texte de 2011, publié dans le bulletin de l’ASPCJE, « Nahar Misraïm » (N° 47, 3e trimestre 2011) n’a pas été changé, même si, depuis sont venus la présidence de Morsi, le coup d’Etat de Sissi, les divers attentats en Egypte et la guerre civile en Syrie. Nous avons seulement actualisé les biographies, en fonction des décès de Carmen Weinstein et de Nadia Haroun, en respect de leur mémoire et de leurs actions (J.S.).
Légendes des photos :
1. Renée Cohen, future épouse Stambouli, en juin 1944, Bachelor of Arts de l’American University in Cairo.
2. Brigitte Natanson et Jacques Stambouli, à la synagogue de la rue Adly du Caire, le 26 avril 2011.
3. De gauche à droite : Nadia Haroun, Magda Haroun et Jacques Stambouli, au bureau d’avocat du père de Nadia et Magda, Chehata Haroun, le 26 avril 2011.